HORS CHAMP.
Le Tour des Livres.
Un roman de Marie-Hélène Lafon est toujours un enchantement, même si elle nous ramène chaque fois dans son Cantal natal, au sein d’une famille paysanne, sa famille. Avec « Hors Champ », chez Buchet-Chastel, c’est le personnage du frère, Gilles, qui est mis en avant, à travers cinquante années de relation avec les siens. A l’école, il ne travaille pas, ce n’est pas grave, il est destiné à reprendre la ferme. Sa sœur, au contraire, apprend bien, elle veut vivre une autre vie. Elle partira à Paris, sera enseignante puis écrivaine. Gilles est prisonnier d’un destin immuable. Il doit cohabiter avec ses parents, subir la loi du père, son caractère autoritaire et méprisant. Il n’imagine pas que son fils puisse faire aussi bien que lui. Jusqu’au jour où la force physique s’imposant, Gilles frappe son père et prend le pouvoir. Gilles aurait voulu se marier, avoir des enfants, mais sa situation, la présence des « vieux », l’hostilité de la mère, font échouer toutes ses tentatives. Et puis, quelle fille voudrait d’une vie de paysan, sans vacances, sans argent, au fin fond d’une région perdue ? Il vieillit mal, aigri, habité par une sorte de rage permanente que sa sœur, qui revient régulièrement au pays, ne peut apaiser. Pour vivre sa vie, il aurait du partir, mais « il n’avait pas pu, il aurait fallu être quelqu’un d’autre. » Un roman envoûtant, désespérant, un texte descriptif, sans aucun dialogue, écrit à l’os. La souffrance, l’implacable souffrance de Gilles nous touche : « cinquante ans de vie de merde ». Quand la sœur profite de la beauté et de la poésie de la nature, lui entasse les jours et les gestes immuables.
Célèbre auteur pour la jeunesse, Timothée de Fombelle se lance avec brio dans la littérature adulte avec un court roman « La vie entière », publié chez Gallimard. A Paris, sous l’Occupation, une jeune femme attend son chef de réseau dont le retard laisse présager le pire. Elle devrait fuir, selon la consigne, mais elle se laisse aller, s’invente une vie en écrivant le destin qui aurait été le sien, en d’autres temps, avec cet homme qu’elle aime. Elle ne connait que son nom de résistant : Blanche, ils ne se sont jamais touchés. « J’écris pour rester vivante … j’écris la vie que nous n’auront pas ». Elle raconte sa guerre, comme si elle était vieille, à ses enfants imaginaires qui ne naitront pas. On devine l’histoire en marche à travers les mots, comme à travers une vitre embuée. Une poésie sublime, une musique des phrases.
Avec « Désertion » paru chez Verticales, François Bégaudeau raconte comment Steve a pu passer d’une petite ville près du Havre au terrorisme islamique à Raqqa. C’est un adolescent comme les autres, il aime la Star académie, les jeux vidéo. Il est élevé par sa mère. Elève médiocre, il est attiré par la violence, les armes. Il ressent une haine intérieure pour tout le monde, il a un profond désir de tout casser. Exclu du lycée, il a de mauvaises fréquentations, commet des délits mineurs. Il va suivre son frère Mickaël, dans la dérive islamique, mais leurs destins seront différents.
Avec « L’Inconnu du bourg », paru chez de Borée, Eric Bohème nous plonge au cœur d’un petit village viticole du Berry. Un inconnu arrive, il sort de prison et veut se faire oublier. Mais ce n’est pas si facile quand on se retrouve au centre d’une histoire louche.
Jean-Luc Aubarbier.



Le Courrier français, 27 février 2026. Article suivant